Le coût d’une réponse trop rapide est de confondre un outil de discussion avec un réseau social. Talkomatic est cité comme précurseur de la communication sociale en ligne dès 1973, tandis que SixDegrees, lancé en 1997, est souvent présenté comme le premier réseau social moderne. StajlPlejs et Bolt sont aussi cités comme des plateformes antérieures, en 1996 : le critère retenu change donc la réponse.
La différence tient aux fonctions proposées, pas seulement au fait que des personnes puissent échanger en ligne. Un forum ou un salon de discussion crée des interactions ; un site de réseautage social permet aussi de se présenter par un profil, d’afficher des relations et de parcourir celles des autres. C’est cette combinaison qui place SixDegrees au centre de l’histoire des réseaux sociaux avant Facebook.
À partir de quand un service devient-il un réseau social ?
D’abord, il faut regarder ce que les membres peuvent faire sur le site. La définition de référence proposée par Danah M. Boyd et Nicole B. Ellison retient trois fonctions : créer un profil dans un système délimité, déclarer une liste de relations et consulter les profils ainsi que les relations d’autres membres.
Un chat est collectif. Un forum organise des discussions.
Ces outils ont bien une dimension sociale : ils mettent des personnes en relation et permettent des échanges. Pourtant, ils ne présentent pas nécessairement les relations entre membres comme une structure que chacun peut consulter et parcourir. La présence d’un échange en ligne ne suffit donc pas à établir qu’un service est un site de réseau social. Le critère aide à comparer des services qui poursuivent des usages différents sans effacer leur rôle de précurseurs. Il évite aussi de faire commencer toute l’histoire au premier site correspondant précisément à une définition ultérieure.
Cette distinction s’applique aussi aux premiers réseaux informatiques. Une communauté peut exister sans profils personnels visibles ni liste de relations consultable.
Qu’est-ce que SixDegrees a changé ?
SixDegrees réunissait dans un même service les profils personnels et les relations entre utilisateurs. Cette combinaison explique pourquoi il est souvent retenu comme un réseau social moderne : les membres pouvaient créer un profil, se relier à d’autres personnes et naviguer dans ces connexions.

Le nom évoque l’idée selon laquelle deux personnes peuvent être reliées par une chaîne de connaissances. L’intérêt du service résidait dans la représentation de ces liens au sein d’un réseau consultable, au lieu de limiter l’expérience à une succession de messages. Le profil donnait une place à la présentation de soi ; les relations dessinaient ensuite une structure autour de chaque membre.
Mais cette architecture ne signifie pas que toutes les fonctions des plateformes actuelles existaient déjà. Le point historique important est plus précis : SixDegrees rendait les relations entre utilisateurs visibles et navigables, et ne reposait donc pas uniquement sur une conversation collective. Son antériorité compte surtout parce que les profils et le réseau de relations cohabitaient dans le même service.
Les travaux de Boyd et Ellison décrivent cette catégorie de sites et replacent SixDegrees dans son histoire. Leur article, publié dans le Journal of Computer-Mediated Communication, permet de vérifier les critères employés et la place généralement attribuée au service. La date de 1997 est reprise par plusieurs chronologies, mais elle reste à distinguer d’une preuve détaillée de chaque étape de lancement.
Quels services existaient avant SixDegrees ?
Plusieurs services antérieurs ont permis de communiquer ou de former des communautés en ligne. Ils éclairent la naissance des réseaux sociaux, sans répondre tous au même critère : un outil de discussion relie des participants autour d’un échange, tandis qu’un site de réseautage met aussi en avant les profils et les relations entre ses membres.
Une source spécialisée situe le CBBS, créé par Ward Christensen et Randy Suess, en 1978. Usenet est présenté dans certaines chronologies comme un système de groupes de discussion apparu en 1979. IRC, lui, est associé à la messagerie en groupe ou entre deux personnes, avec une date d’apparition rapportée en 1988. Ces services précèdent le Web social et montrent que la communication collective en ligne ne commence pas avec les profils personnels.
Talkomatic appartient à cette histoire des échanges. Brian Dear le décrit dans The Friendly Orange Glow, consacré au système PLATO et à ses usages. Les chronologies qui le datent de 1973 le présentent comme un précurseur du dialogue en ligne. Son ancienneté ne suffit pas à le classer dans la même catégorie qu’un site où les membres affichent et parcourent leurs relations.
Or, deux plateformes sont également citées comme candidates antérieures à SixDegrees : StajlPlejs et Bolt, toutes deux rapportées comme lancées en 1996. L’article historique qui avance ces dates ne suffit pas, à lui seul, à établir que leurs fonctionnalités répondaient aux trois critères. Il faut donc conserver cette réserve plutôt que les écarter ou leur attribuer un statut définitif.
| Service | Date rapportée | Ce qui le distingue | Ce que la date permet de conclure |
|---|---|---|---|
| Talkomatic | 1973 | Précurseur de la communication sociale en ligne | Antérieur, mais associé au dialogue plutôt qu’aux profils reliés |
| StajlPlejs et Bolt | 1996, selon un récit secondaire | Plateformes citées comme antérieures | Leur priorité dépend de la vérification de leurs fonctions |
| SixDegrees | 1997 | Profils et relations consultables réunis dans un service | Candidat récurrent au titre de premier réseau social moderne |
Une date ne tranche pas tout. D’abord, il faut comparer les fonctionnalités documentées au moment du lancement, et pas seulement l’année avancée par un récit historique. C’est le meilleur moyen de distinguer un précurseur d’un site de réseautage social au sens plus strict.
Comment l’idée a-t-elle évolué après SixDegrees ?
Les plateformes qui suivent montrent que le réseau social ne reste pas une simple liste de profils et de connexions. Friendster est généralement daté de 2002, MySpace d’août 2003 et Facebook de 2004 dans les chronologies disponibles. LinkedIn présente une divergence : certaines donnent 2002, d’autres 2003.
Ces jalons ne prouvent pas que chaque service a repris directement les choix de SixDegrees. Ils indiquent plutôt que l’idée d’organiser des relations entre membres s’est installée dans des plateformes aux identités différentes. Facebook n’est pas le premier réseau social moderne dans cette chronologie. Son lancement est postérieur à celui de SixDegrees, même si son développement ultérieur a rendu l’histoire des réseaux sociaux plus familière au grand public.
Le service pionnier ne s’est pas imposé durablement. Pourtant, il faut éviter d’expliquer sa fermeture par une cause unique sans documenter la décision, son modèle économique et les conditions d’usage. Un service peut séduire au lancement puis perdre ses membres, rencontrer des difficultés de maintenance ou ne pas convertir son adoption en usage régulier. Ces mécanismes sont plausibles en général ; ils ne démontrent pas ce qui s’est passé pour SixDegrees.
Pour établir les raisons précises de la fermeture, il faudrait des éléments contemporains et vérifiables, comme des déclarations de l’entreprise ou des archives de presse portant sur le service. En leur absence, attribuer l’échec à une seule faiblesse transforme une hypothèse en récit. C’est un raccourci à éviter.